Préambule – Ce que nous posons avant de parler d’IA
Nous entrons dans un monde où des machines peuvent écrire, dessiner, décider, nous classer, nous observer, nous imiter.
On peut appeler ça “IA”, “algorithmes”, “systèmes automatiques” : peu importe le mot, l’enjeu est le même.
Ce texte part d’une idée très simple :
Le numérique est un moyen.
Le vivant est la fin.
La technique est un héritage, pas un jouet.
La décision politique doit rester humaine.
Tout ce qui suit découle de là.
1. La vie d’abord, les machines ensuite
Aucune machine, aucun système d’IA, aucune base de données n’a plus de valeur qu’un corps vivant ou qu’un milieu naturel dont dépend la vie.
On ne protège pas un serveur, un modèle ou un “cloud” au prix de vies humaines, animales ou de la destruction irréversible d’un écosystème.
La seule exception, c’est quand une machine assure directement la survie d’une personne : respirateur, pacemaker, freinage d’urgence, etc.
Dans ce cas, la machine est traitée comme une extension du corps, et reste sous contrôle humain.
2. Faire moins, mais mieux : la sobriété technique
Notre époque ne manque pas de gadgets ; elle manque de ressources et de temps humain.
Notre but n’est plus de “tout automatiser”, mais de :
faire le nécessaire, bien, avec le minimum de ressources
(matières, énergie, attention, temps humain).
Nous refusons d’utiliser l’IA principalement pour :
vendre toujours plus de choses inutiles,
capter des heures de regard pour les revendre à des annonceurs,
rendre des produits plus fragiles, plus jetables, juste pour les renouveler plus souvent.
Nous acceptons l’idée d’une “descente numérique” :
dans certains domaines, il faudra faire moins de numérique,
réduire la place des machines et retrouver des solutions plus simples,
pas parce qu’on est contre la technique, mais parce qu’on veut qu’elle serve vraiment à quelque chose. Mettre de l’électronique partout n’est pas “moderne”, c’est irresponsable. On compromet notre futur, celui de nos enfants, celui de nos voisins.
3. La technique est précieuse : ne pas la dégrader
Nos outils ne sont pas tombés du ciel.
Ils sont le résultat de millions d’heures de travail et d’erreurs de ceux qui nous ont précédés.
Chaque savoir-faire, chaque métier, chaque outil solide condense de la vie humaine passée.
Organiser l’économie autour du “moins bon, moins durable, mais moins cher” n’est pas un progrès : c’est une insulte faite directement à nos ancêtres qui eux ont cherché à faire mieux pour vivre mieux, pas pour faire des “économies d’échelle”. On parle de marques qui sortent parfois un nouveau téléphone par an, sans amélioration directe de la vie de l’utilisateur autre que “j’ai le dernier qui est sorti”.
L’IA ne doit pas servir à :
transformer des métiers riches (soigner, enseigner, créer, réparer) en flux de “contenu” bas de gamme,
remplacer des artisans, des soignants, des enseignants par des services standardisés de mauvaise qualité.
Elle peut, en revanche, aider à :
mieux transmettre des savoir-faire,
mieux réparer ce qui existe,
mieux documenter ce que nous savons déjà faire pour que cela ne se perde pas.
4. Nous ne sommes pas des profils ni des scores
Pour qu’une société reste habitable, chaque personne doit pouvoir se reconnaître comme plus qu’un dossier ou qu’un profil.
Chacun a droit à une part d’intime choisi :
ce que je pense, ce que je ressens, avec qui je vis, ce que je crois, ne regardent pas une machine par défaut.
Aucun système ne peut prétendre me résumer par un score global :
“risque X”, “valeur Y”, “note Z” qui déciderait de tout pour moi (logement, travail, santé, justice).
Chacun a le droit :
de savoir quand une machine a participé à une décision qui le concerne,
de demander une explication compréhensible,
de refuser qu’une décision importante soit prise uniquement par une IA.
Chacun a le droit :
de choisir comment on l’appelle (nom, prénom, pronom),
de contrôler son image, surtout à l’ère des montages et des faux visages générés par machine.
5. Le politique doit rester politique, pas technique
Une machine peut aider à compter les voix, jamais à décider ce qui vaut comme “bonne société”.
Le code ne doit jamais tenir lieu de Constitution.
Ce n’est pas parce qu’un système informatique est paramétré d’une certaine façon que cela devient, par magie, la règle juste.
Aucune décision importante ne doit être prise uniquement parce que “c’est comme ça que le logiciel fonctionne”.
Toute règle doit exister en langage humain, accessible à quelqu’un qui n’a pas de machine ou ne sait pas s’en servir.
Nous refusons :
la gouvernance par algorithmes où les tableaux de bord remplacent le débat,
les campagnes politiques organisées par IA qui ciblent chacun en secret,
les vidéos politiques truquées qui brouillent volontairement le vrai et le faux.
En cas de crise (attentat, pandémie, guerre, émeutes), les mesures d’exception doivent :
être limitées dans le temps,
clairement débattues,
revenir à la normale une fois la crise passée,
ne jamais servir à installer durablement une surveillance de masse.
6. Des territoires et des peuples, pas seulement des “marchés de données”
L’IA consomme de l’eau, de l’énergie, des terres, des câbles.
Elle pèse sur des villes, des villages, des pays entiers.
Aucun territoire ne doit devenir :
un désert numérique forcé (où l’accès aux droits est bloqué faute d’équipement),
ou un sacrifice numérique (où l’on concentre data centers, pollution, surveillance pour le confort des autres).
Chaque société doit garder le droit de décider :
dans quels domaines elle veut de l’IA,
où elle préfère limiter ou refuser son usage.
Nous refusons le colonialisme numérique :
extraire les données et les savoirs de certains peuples pour enrichir uniquement d’autres,
vendre des outils d’IA qui servent à surveiller, trier, réprimer des populations entières.
Nous plaidons pour des communs numériques :
des données, des modèles, des outils partagés,
que chaque territoire peut adapter ou refuser,
au lieu de dépendre uniquement de quelques entreprises géantes.
7. Nous sommes responsables devant ceux qui viendront après nous
Nos choix techniques ne s’arrêtent pas à notre génération.
Ils lient ceux qui naîtront dans ce monde déjà équipé.
Chaque grande règle concernant l’IA devrait répondre à trois questions :
De quelle époque vient-elle ? (De quels savoirs, quelles peurs, quels intérêts ?)
Qui peut la contester et comment ?
Dans quelles conditions pourra-t-on la changer ?
Nous assumons que nos lois sont des instantanés, pas des vérités éternelles.
Elles doivent être écrites de telle façon que :
les injustices qu’elles créent puissent être remontées,
les techniques qu’elles encadrent puissent être modifiées ou abandonnées,
les enfants d’aujourd’hui puissent dire “non” à ce que nous avons cru bon.
L’IA peut aider à garder la mémoire :
des débats,
des tentatives,
des erreurs,
à condition qu’on ne lui laisse jamais le dernier mot.
8. En résumé
Nous ne sommes pas contre l’IA.
Nous refusons simplement qu’elle décide à notre place,
qu’elle abîme ce qui est vivant,
qu’elle gaspille ce que nos ancêtres ont construit,
et qu’elle ferme le futur à ceux qui ne sont pas encore là.
Nous voulons des machines au service de la vie,
pas des vies au service des machines.
Et nous proposons d’écrire nos propres “petites lignes”
avant que d’autres s’en chargent à notre place.
Keziah Fontana, chômeur de 25 ans.